C'est probablement le café le plus mal nommé du monde, en tout cas pour une oreille française. « White coffee » évoque immédiatement un café au lait, et de fait on le sert avec du lait concentré sucré, ce qui entretient le malentendu. Mais le blanc ne parle pas de ce qu'il y a dans la tasse. Il parle de ce qui est arrivé au grain avant.
Comprendre ce détail, c'est comprendre toute la caféiculture de consommation d'Asie du Sud-Est, qui a pris un chemin si différent du nôtre qu'on a du mal à la reconnaître comme du café.
Le kopitiam, et la torréfaction au gras
En Malaisie et à Singapour, le café ne se torréfie pas à sec. On le torréfie avec de la matière grasse, historiquement de la margarine de palme, et très souvent avec du sucre ajouté dans le tambour. Le sucre caramélise, brûle, enrobe le grain d'une pellicule sombre et amère. C'est ce qu'on appelle le kopi ordinaire, ou kopi hitam, le café noir.
La variante d'Ipoh consiste à retirer le sucre de l'équation. Les grains sont torréfiés à la margarine seule, sans sucre, ce qui donne un grain nettement plus clair et une tasse moins brûlée. D'où « blanc » : par contraste avec le noir du kopi caramélisé, pas par référence au lait.
Le résultat en tasse est franchement différent de ce qu'un Européen attend d'un café : moins d'amertume carbonisée, une rondeur grasse en bouche, des notes de noisette et de caramel au beurre. La margarine ne s'évapore pas complètement, elle laisse une texture. On est plus proche d'une boisson gourmande que d'un espresso.
Pourquoi Ipoh
Ipoh est la capitale de l'État de Perak, au nord-ouest de la péninsule malaise. Au XIXe siècle, la découverte d'immenses gisements d'étain y attire une main-d'œuvre chinoise massive, et avec elle des commerçants qui ouvrent des échoppes pour la nourrir.
Les kopitiam, ces cafés-restaurants populaires qui ont essaimé dans toute la Malaisie et Singapour, sont très largement une institution hainanaise. Les immigrants originaires de l'île de Hainan, arrivés plus tard que les autres communautés chinoises et trouvant les meilleures niches déjà occupées, se sont spécialisés dans la restauration et le service. Ce sont eux qui ont codifié cette façon de torréfier et de servir le café.
Le quartier d'Old Town, à Ipoh, revendique l'origine de la variante sans sucre. Le nom a d'ailleurs été repris par une chaîne devenue une marque internationale, ce qui brouille un peu les pistes : beaucoup de gens hors d'Asie ne connaissent l'Ipoh white coffee que sous forme de sachets solubles 3-en-1.
Le café qui pousse derrière la tasse
La Malaisie produit du café, essentiellement du robusta et une part de liberica, une troisième espèce rarement commercialisée ailleurs, cultivée notamment dans le Johor. Les volumes restent modestes à l'échelle mondiale et une partie du grain utilisé localement est importée.
Le robusta n'est pas ici un choix économique par défaut. Sa structure résiste à la torréfaction au gras, et son amertume tient face au lait concentré sucré, qui est massif. Un arabica fin serait dissous dans l'ensemble.
Quant au liberica, il mérite un mot : gros grains asymétriques, profil fumé, boisé, parfois jugé médicinal, très éloigné de tout ce qu'on connaît. Il reste marginal, mais quelques torréfacteurs de spécialité commencent à s'y intéresser précisément pour son étrangeté.
La recette
Deux options s'offrent à vous, et elles ne demandent pas le même engagement.
- Mettre le lait concentré au fond de la tasse. Il ne se verse pas par-dessus, il attend en bas et le café le rejoint.
- Placer la mouture dans le filtre en tissu, la fameuse sock des kopitiam, un sac de coton monté sur un anneau métallique.
- Verser l'eau chaude lentement, puis récupérer le café et le repasser une ou deux fois dans le filtre. Ce retour en arrière est caractéristique : il épaissit la boisson et l'homogénéise.
- Verser sur le lait concentré, de haut, pour créer le mélange sans cuillère.
- Remuer juste avant de boire, ou pas du tout si vous voulez le dégradé.
La version glacée, le white coffee peng, se prépare identiquement en plus concentré, puis se verse sur un grand verre de glaçons. C'est de loin la plus consommée par temps chaud, et le climat malaisien fait qu'il fait toujours chaud.
Torréfier soi-même à la margarine
Si vous voulez le faire vraiment, il faut passer par la torréfaction, et c'est là que ça devient un exercice. Prenez des grains verts de robusta, chauffez une poêle épaisse à feu moyen, ajoutez une petite noix de margarine, puis les grains. Remuez en continu pendant une dizaine de minutes jusqu'à une couleur brun clair à moyen, sans aller vers le foncé.
Deux avertissements honnêtes. La fumée est considérable, ouvrez tout. Et le résultat sera irrégulier : une poêle ne contrôle pas la température comme un tambour, vous aurez des grains inégaux. C'est amusant à faire une fois, ce n'est pas une méthode de tous les jours.
Court ou long, et dans quoi
Une tasse de 150 à 200 ml, donc un format moyen, mais très dense en raison du lait concentré. La proportion de lait est telle qu'on est à mi-chemin entre un café et un dessert liquide.
Le contenant traditionnel des kopitiam est une tasse épaisse en porcelaine, souvent décorée d'un motif vert ou de fleurs, posée sur une soucoupe. Certains anciens versent le café dans la soucoupe pour le refroidir et boivent dedans, une habitude qui se perd.
Ce qu'on boit avec
Le trio du petit-déjeuner malaisien, invariable : kaya toast, œufs mollets et café. Le kaya est une confiture de coco et d'œuf parfumée au pandan, étalée avec une lamelle de beurre froid entre deux tranches de pain grillé. Les œufs sont servis à peine pris, à casser dans un bol, arrosés de sauce soja noire et de poivre blanc.
L'assemblage est déroutant la première fois et redoutablement cohérent : le gras du beurre, le sucre du kaya, le salé de la sauce soja et l'amertume grasse du café. Chaque élément tient les autres.
À Ipoh, le café accompagne aussi le dim sum du matin, la ville ayant une tradition cantonaise forte, et les nouilles de riz locales.
Où on le trouve
Dans toute la Malaisie, à Singapour sous des formes voisines, et à Brunei. Les kopitiam sont omniprésents, des échoppes centenaires d'Ipoh Old Town aux chaînes climatisées des centres commerciaux.
En France, il faut chercher. Quelques restaurants malaisiens et singapouriens en proposent, surtout à Paris. En revanche, les sachets solubles 3-en-1 sont faciles à trouver en épicerie asiatique et en ligne : ce n'est pas la même chose que la version filtrée, c'est très sucré et très industriel, mais cela donne une idée juste du profil aromatique noisette-caramel.
Trouver les ingrédients en France
Le lait concentré sucré est en grande surface, rayon petit-déjeuner. C'est l'ingrédient qui fait le plus pour le résultat et il ne coûte rien.
Les grains torréfiés à la malaisienne se trouvent en épicerie asiatique, souvent moulus, parfois sous l'étiquette « white coffee powder ». Vérifiez la liste d'ingrédients : s'il y a du sucre et du lait en poudre, vous avez un mélange 3-en-1 et non du café pur.
Le filtre en tissu se trouve dans les mêmes épiceries pour quelques euros, sous le nom de sock ou de filtre à café vietnamien-thaï. À défaut, un filtre papier conique fonctionne, vous perdrez un peu de corps. Si vous restez sur un café classique, prenez un robusta ou un mélange en torréfaction médium plutôt qu'un arabica de spécialité, qui n'a rien à gagner sous le lait concentré.
Ce que ça apprend sur le café
L'Ipoh white coffee rappelle que la torréfaction n'est pas une opération neutre qu'on subit avant de commencer les choses sérieuses. C'est un lieu d'invention. L'Asie du Sud-Est y a ajouté du gras et du sucre, ce qui produit une matière que nos machines et nos protocoles ne savent pas traiter, et qui n'en est pas moins un café à part entière avec ses codes et son public.
Il rappelle aussi de se méfier des noms. « White coffee » a traversé la planète en emportant un contresens, au point que des enseignes occidentales vendent désormais sous ce nom de simples cafés au lait. Le mot a voyagé plus vite que ce qu'il désignait.
Les questions qui reviennent